Capsule No 174 - 29 Novembre 2017 - 5:10 - mp3 - bio

Caroline Lamarche nous lit un extrait de Dans la maison un grand cerf , paru aux éditions Gallimard.

Ma mère parlait, mes frères et soeur, mes cousins, tantes ou oncles s’il y en avait, parlaient. Je me taisais, le battement irrité de mon sang dans mes oreilles rendant plus confus le brouhaha général. Il me semble que mes oreilles sifflaient déjà, comme aujourd’hui, qu’elles ont toujours sifflé. Je sais pourtant qu’il n’en est rien puisque je dois ce sifflement, a conclu le spécialiste en l’absence de tout autre indice relatif à une surexposition au bruit, à un choc émotionnel, que je suis parvenue à dater d’un soir d’été avec M où la chaleur était forte et la rivière fraîche. Mais pour l’heure il s’agit d’un repas de famille. À ma gauche – j’étais la fille aînée et ma place était à sa droite – mon père proférait, pour lui seul semblait-il, quelque chose, les yeux baissés sur un blanc de poulet ou une pomme de terre qu’il massacrait à gestes lents, distraits, mon père racontait une histoire, interminable et murmurée, les yeux dans son assiette, indifférent à l’indifférence familiale, il avait l’habitude que l’on ne s’intéresse pas à ses digressions, qui prenaient la forme de méditations sur l’Histoire ou la généalogie ou le patrimoine monumental de notre région. Je l’écoutais vaguement, par politesse, ou désespoir, je l’écoutais n’ayant rien d’autre à écouter, - c’était ma place, à sa droite - que la voix de mon père, cette onde discrète qui, sans interruption, rayait imperceptiblement la conversation générale, une voix marmonnée et tenace, tirant le fil d’une méditation sur l’Histoire, ou la généalogie ou le patrimoine monumental, un fil ténu, constamment mis à l’épreuve par l’envahissement familial, et qui eût pu se distendre, se briser à tout moment, mais qui, pourtant, se tissait comme celui de l’araignée, un fil sorti du ventre, ou peut-être du coeur, du poumon, j’ignore l’organisation interne de l’araignée, ce qui y remue et bat, mon inculture est aussi éclatante que l’érudition de mon père, qui connaissait la vie des araignées aussi bien que celle des princes-évêques de Liège, capable d’en poursuivre la chronique repas après repas, si fin, ce fil unique, qu’il résiste même aux tempêtes, à la pluie, au givre qui le fait briller, chute de diamants, à l’aurore ou à l’aube, quelle différence, de degré seulement, peu de lumière est nécessaire à la goutte d’eau gelée, moins encore à mon réveil. Je m’étais toujours levée avant tous, avant même mes cousins chasseurs, l’instant rare surgit du noir. Noir mon exil à la droite de mon père, à la voix si ténue qu’il fallait, dans une tension, que je mobilise mon ouïe et mon esprit pour la capter et dont l’absence de modulation, la neutralité assumée, la simplicité de muraille, faisait obstacle au battement des rumeurs familiales, dont l’inanité sans cela m’eût fait disparaître, grignotée à mesure, réduite à rien, flocon de neige solitaire sur une terre d’une tièdeur mortelle, flocon errant ne trouvant aucun sol assez froid, assez nu, assez neutre, qui fige en un instant les cristaux infimes qui, sans cela, se désintègrent, ainsi étais-je, neige sans repos, à tout instant menacée de disparition. Etincelante pourtant était la voix de notre mère, et les plats d’argent étincelaient eux aussi, pleins de mets appétissants que nous détruisions à mesure, et j’avais mon avidité, moi aussi, et pourtant de repas en repas plus affamée d’autre chose.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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