Capsule No 178 - 2 Janvier 2018 - 3:48 - mp3 - bio

Laurent Demoulin nous lit un extrait de Robinson, paru aux éditions Gallimard.

Depuis bientôt une heure, Robinson fait les cent pas, de façon mécanique et rapide, mais sans la moindre accélération, entre la fenêtre de sa chambre et le coin de la garde-robe, selon une diagonale unique, ne varietur, la diagonale du oui-autiste, cinq mètres dans un sens, une chiquenaude sonore au radiateur, demi-tour, cinq mètres en sens inverse, une chiquenaude à la serrure de la garde-robe, demi-tour, etc. Arrivé au dernier pas, juste avant de changer de cap, il donne du talon un petit coup sec dans le sol, comme un soldat au moment du « garde-à-vous », ce qui produit un léger claquement à travers la moquette. Son visage n’exprime aucun signe d’ennui : son air rappelle celui de l’homme qui accomplit une tâche familière et rassurante, avec l’obstination d’un vieux cheval longeant sans fin depuis des années la clôture bornant son horizon. Sans doute est-ce à tort que je vois dans ce cheminement répétitif un symbole de l’absurde, de l’immuabilité, du caractère minimal des progrès de mon fils ou, au contraire, une dénonciation des objectifs illusoires qui nous font croire, à nous, les non-autistes, que nos occupations éphémères – guerre, travail, amour, art – ont un sens. Robinson est en deçà de Sisyphe heureux : il n’a rien d’un héros de l’absurde. Soudain, son pas se fait moins rapide, me semble-t-il, alors que sa trajectoire demeure identique. Robinson marche encore, mais de façon plus chaloupée : et le voilà qui se met à vomir ! Placide, résigné, il régurgite son dernier repas – quelques taches rouges signalent la tomate au milieu d’une pâte verdâtre. Il prend juste le temps de me lancer un regard, vaguement inquiet, mais nullement surpris, et de me désigner du doigt ses vomissures, avant de reprendre sa marche forcée. Visiblement, je l’ennuie en me précipitant vers lui, « Robinson ! Ça va ? », mais il s’immobilise enfin, renarde à nouveau, dans mes mains cette fois, sans avoir l’air de souffrir le moins du monde, Caton plus que Sisyphe, stoïque, calme, impressionnant, impassible – tandis qu’une odeur aigre, acide et contagieuse se répand dans la pièce. Quant à moi, quand je vomis, je ne chante jamais : j’ai à la fois l’impression de retomber en enfance, de retrouver le temps de la totale impuissance, et d’agoniser. Je ne revois pas défiler ma vie, non, mais je ne peux m’empêcher de croire que, cette fois, ça y est ! c’est fichu, je meurs ! Quelques jours plus tôt, j’ai assisté aux derniers instants d’un cobaye, dans sa cage, au milieu d’un fétu de paille : rien ne semblait tragique dans cette fin, qui ne suscitait nul soubresaut, nulle révolte, aucun cri. Il s’agissait d’un événement parmi d’autres, accepté par le petit animal de la même façon que mon fils consent à vomir. Est-ce ainsi qu’un jour mourra Robinson, seul, engourdi, hiératique, sans le mot « mort », sans un dernier mot ? Pas la vie, la vie, plus la vie. Et c’est déjà tout.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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