Capsule No 179 - 7 Janvier 2018 - 5:11 - mp3 - bio

Myriam Leroy nous lit un extrait de Ariane, paru aux Editions Don Quichotte.

Je n’avais fondamentalement rien contre Élodie. Il aurait fallu être bien mesquine pour avoir quelque chose contre Élodie. C’était justement ça, le problème avec Élodie : elle était le genre de fille à côté de laquelle, quels que soient notre gabarit et notre degré de raffinement, on ne pouvait se sentir que comme un cheval de trait crotté, évoluant sans grâce, clopin-clopant dans le sillon boueux de l’existence. Élodie était une chose délicate aux cheveux blonds bébé relevés en un chignon de danseuse un peu lâche, aux attaches fines, une adolescente gracile comme un faon avec des yeux liquides et des lèvres pleines dévoilant deux rangées de petites dents espiègles dont l’éclat nacré était assorti à celui de sa carnation ivoire. Élodie semblait ne jamais se départir de son aura vibrante, même quand elle mangeait un sandwich au thon. C’était un être de lumière. Quand elle riait, la terre se figeait sur son axe le temps qu’une cascade de grelots termine sa course malicieuse au pied d’un escalier victorien. Élodie était parfaite en tout point et semblait à peine le remarquer. Humble et sympathique, elle était aussi timide, ce qui ajoutait à son charme candide. Élodie était riche mais elle n’en faisait pas étalage, elle se serait liée d’amitié avec le vieux clochard qui faisait la manche devant le supermarché si elle l’avait trouvé gentil. Élodie était tout mon contraire, moi qui travaillais chaque instant la cohérence du chic de mon personnage, persuadée qu’il aurait suffi d’un moment de distraction pour que le masque tombe et que je redevienne putride aux yeux de tous. Elle, elle n’essayait rien. Elle était, en toute simplicité. Et c’était un spectacle ravissant. À son passif, je pouvais éventuellement inscrire un léger déficit de second degré, Élodie n’était pas drôle, ce n’était pas la reine de la déconne, mais comment le reprocher aux êtres de lumière, nous serait-il venu à l’idée de conspuer Vanessa Paradis parce qu’elle ne levait pas le coude en rotant aux fêtes de village ? Élodie était la nouvelle amie d’Ariane. Nous traînions à trois désormais, je donnais le change, je faisais mine de trouver mon compte dans cette nouvelle configuration, je valorisais Élodie, je me forçais même à lui écrire en classe. Mais la vérité, c’est que je la détestais, pas tant pour ce qu’elle était que pour l’image godiche de moi-même qu’elle me renvoyait. Et bien sûr, pour la transmission télépathique qu’elle interrompait entre Ariane et moi. Je ne pouvais pas croire qu’Ariane l’appréciait, il y a quelques semaines, nous l’aurions agonie de surnoms rageurs si elle s’était aventurée dans notre périmètre. Mais le refroidissement foudroyant de nos rapports rendait impossible l’interrogatoire franc sur le sujet. Ariane jouait une partition sournoise et je lui donnais la réplique avec une ingénuité mal imitée. La veille encore, Ariane étincelait par son art consommé du sarcasme. Maintenant, dans une béatitude toute raëlienne, elle trouvait tout formidable, Élodie « carrément géniale », et notre trio « dément ». Car il s’agissait bien d’un trio aujourd’hui, peu importait que cela m’agrée ou non, les lignes avaient bougé en mon absence, pendant que j’allais me faire tripoter par ce con à mèche, pardon, vivre une histoire d’amour poignante dans le bois, je n’allais quand même pas imaginer que le monde attendrait que je décolle ma bouche de la sienne pour tourner quand même, si ? Il fallait rester réaliste, tout ne gravitait pas autour de mon nombril dans cette vie. Ah ! elle me le disait sans animosité aucune, c’est juste qu’il fallait que je le sache. Mais non elle ne m’en voulait pas. Je devais arrêter avec ça, c’était agaçant à la fin. Elle m’en voulait d’autant moins que maintenant il y avait Élo. Elle était super, Élo, et puis, j’avais vu comme elle était belle ? C’était quelque chose de traîner avec elle... Tout le monde les contemplait. De quoi elles parlaient ? Bah de plein de trucs, de CD surtout, de musique, de clips, ah merde, moi, je pouvais pas comprendre, j’avais pas MTV à la maison. Je savais pas ce que je ratais. Les Spice Girls, Oasis, Faithless, les Fugees... Y avait un truc complètement incroyable en ce moment, c’était Big Soul avec « Le brio ». Mais si je voyais, mais si allez. « Branchez la guitare, entonnez le tambour, moi j’accorde ma basse, un deux trois quatre!» Non? Ça ne me disait rien? Ah non mais moi j’étais encore bloquée sur les Backstreet Boys et ce genre de merde, ha ha ha, quelle gêne. Élodie, chez elle, elle avait tout, mais tout de chez tout, tous les disques, les Hit Box et les Hit Connexion, elle avait une chaîne Hi-Fi de fou et une télé de malade, putain mais elles s’éclataient trop ensemble. Elles mataient Beavis and Butt- Head, elles regardaient Friends et les Simpsons, c’était de la balle, elle me disait même pas. Et Beverly Hills oui, bien sûr, mais les nouveaux épisodes, ceux que je ne pouvais pas voir parce que mes parents n’avaient que les chaînes belges et que c’est pour ça que j’étais deux ans en retard sur la France. C’était pas grave mais bon, c’était con.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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