Capsule No 184 - 4 Février 2018 - 3:54 - mp3 - bio

Luc Dellisse nous lit un extrait de L’amour et puis rien, paru aux éditions L’herbe qui tremble.

Dire que j'ai été ça, ce fou, qui prenait des avions ou des trains pour aller dans des villes étrangères, à cause du truc. Parfois, quand même, entre deux absences, j’avais le tournis. Je n’étais nulle part, jamais. J’étais à Istanbul, par gros temps, sur le lourd et lent bateau qui reliait l’Europe à l’Asie, buvant du thé dans une tasse sans anse. Et la veille, à trois rues de chez moi, dans une chambre d’hôtel, tous volets fermés, fuyant l’air réprobateur du personnel pakistanais. Et dimanche, je serais à Berlin, Dieu sait où et même avec qui. Je n’étais nulle part. Là, j’allais voir Filiz, sur un mot d’elle, un mot de défi. J’avais mon livre à attente, mon banquier en attente, mon divorce en attente. Personne, en réalité, ne m’attendait. Je suis arrivé dans la chambre de Filiz : porte ouverte, fauteuil vide. Les souvenirs qu'elle avait laissés en partant formaient un message enfoui dans la masse, comme un livre de poèmes oublié au fond d’un tiroir. J’ai eu peur, tout à coup. Ces voix, ces craquements, ces plaintes, cette solitude. Cet amour qui n’aurait pas lieu. J’avais hâte de retrouver les objets et les couleurs premières, les visages et les mots sans masques, tous ces sensations nues auxquelles je restais accroché par l’enfance, comme aux pointes d’un fil de fer barbelé. Je n’avais pas d’amis. Je n’aimais pas les hommes. Je n’avais pas d’amies femmes non plus. Je n’avais même pas de complices cachées. Je n’avais personne. J’en étais réduit pour attendre le hasard d’une rencontre pour échapper à l’isolement. Mais il n’y a presque pas de hasard en amour. Il n’y a que des scénarios. Il n’y a que des lieux propices. Je ne connaissais rien de l’arithmétique amoureuse. Je ne sortais presque jamais de chez moi. Mon ile déserte était sans confort mais non sans lumière. Une grande vitre en surplomb donnait sur la rue et sur un square. Par la grille, par dessus les haies, je voyais le bassin, les bancs, les mères de famille. Ce n’était pas des occasions véritables. Je faisais quelquefois l’effort d’aller lire sur un banc mais avec mes lunettes et ma grosse tête grise j’avais plus l’air d’un maniaque que d’un prince charmant. Peut-être aussi je faisais l’effet d’un ogre car quand par contenance je regardais fixement des enfants qui jouaient, leur mère me jetait un regard de méfiance. Je cessais d’observer, je cessais de lire, je tirais un carnet de ma poche, je sentais que cela venait. Comme la montée du désir, le frémissement du poème venait. Je laissais monter les premiers vers comme des fusées éclairantes. Elles faisaient long feu et s’éparpillaient dans l’air. Mais elles avaient eu le temps de trouer un instant, un éclair, le noir du temps arrêté. Je me relevais de mes songes sexuels. L’amour était mon étoile polaire, mon feu fixe. Je n’avais qu’elle, je n’avais que lui. Je me dirigeais vers celle des mères qui tenaient un livre (il n’y en avait qu’une), je m’asseyais à côté d’elle et j’attendais encore un moment avant de parler.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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