Capsule No 188 - 4 Mars 2018 - 5:24 - mp3 - bio

Pascal Leclercq nous lit un extrait de Analyse de la menace , paru aux éditions Maelström.

15.12 « Chausser le mot chausson n’a jamais réchauffé », me souffle-t-elle avant de s’engouffrer dans un café du boulevard Saint-Michel. 20.12 C’est une petite chose, parfois c’en est une grande. C’est un truc qui vient d’on ne sait où, et qui va où l’on va. C’est un machin, aussi, dont on peut tout aussi bien dire que c’est n’importe quoi – sans qu’on puisse affirmer catégoriquement qu’il ne s’agisse de rien. À l’intérieur ? Un vrai bazar, foutraque, toutefois mieux fait qu’il n’y paraît. C’est moins réfléchi que pensé, moins pensé que senti, moins senti que vécu et bien moins vécu que vivant. D’ailleurs, c’est déjà mort. C’est ténu, à tel point qu’on peut l’écouter sans l’entendre. Et lorsqu’on le traque il s’échappe, lorsqu’on l’attrape il s’évanouit. C’est une farce, une autre raison de rester endormi, une façon de partir éveillé, et c’est avant tout ce pourquoi je suis debout, ici, c’est-à-dire n’importe où, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, par n’importe quel temps. 01.01 Je suis témoin de quiproquos pour le moins pénibles, et je ne sais plus pour qui ni pour quoi j’aligne les mots. Il m’appartient d’apprendre à oublier ceux qui m’ont appris tout, sauf à les oublier, pour redevenir enfin peintre de ces décors. 02.01 Ces derniers jours, ma chair exhale cette odeur, recon-naissable entre toutes, du gibier à bout – je ne présente plus à mes semblables qu’attitudes de cervidé vaincu, tous bois baissés pour éviter la guerre fratricide. 19.01 Souvent fâché sur moi, ou sur quelqu’un d’autre ou sur quelque chose, sans que je parvienne à identifier qui ou quoi. C’est une haine orpheline et sans destination, et les mots qui défilent dans mon crâne sont supposés me calmer – tout juste parviennent-ils à exciter ma hargne. 02.02 Le nez dans le guidon, je n’oublie pas qu’il s’agit, quant à vivre, d’être conscient de chacun des plus petits instants. Parfois, je m’aperçois qu’un jour, un mois, un an sont passés, et je prends plaisir à en commenter la teneur, voire même la tonalité. Je devrais en conclure que je ne suis pas de la race des créateurs, mais c’est impossible, il me manque encore le recul nécessaire. J’ai beau trimer, je ne parviens qu’à m’enfoncer quand d’autres, mieux nés que moi ou rodés à des modes de vie ascétiques, se contentent de s’épanouir en poème, et rajeunissent dans leur être au fur et à mesure que s’écrivent les ans. 18.02 Je prends les choses en main, je les tourne en tous sens, je leur demande pourquoi elles sont choses et maintenant j’attends, patient mais ferme, leur réponse. 29.02 Pour moi, lui dis-je, à ce stade on peut parler de désert, quand le monde est rempli de mots et qu’il n’en existe plus un pour signifier, apaiser, galvaniser ou simplement donner à penser l’heure présente ou la matière, pour moi il ne reste plus qu’à ouvrir les bras, à en rassembler un grand nombre, le plus grand possible, à les asperger d’essence puis leur bouter le feu. Dans les décombres, alors, pourra-t-on peut-être cueillir quelques pures fleurs de poésie, et les contempler sans réserve, jusqu’à ce que se lève le vent. 14.03 On est allés chercher ton nom dans les bois, parmi les hêtres massifs et les chênes de quarante ans tes aînés – on ne l’a pas trouvé. On est allés cueillir ton nom au potager, entre les bettes et les navets, juste à côté des radis noirs – on ne l’a pas trouvé. On est allés traquer ton nom dans la montagne, au bord du ruisseau qui poussait son chant sur les galets, au creux d’un vallon silencieux, sur un plateau habité par des brebis qui bêlaient et des cochons qui couinaient dès qu’on avait le dos tourné – on ne l’a pas trouvé. On a interrogé la mer et le désert, et les enfants de la mer, et puis ceux du désert, et les petits-enfants des plaines verdoyantes et tendues entre la mer et le désert – on ne l’a pas trouvé. On est rentrés chez nous, on a cherché partout dans la maison, toujours rien, si ce n’est toi qui commençais à arriver, toi qui t’impatientais. Alors, comment on l’a trouvé, ton nom, je ne sais pas. Il est venu comme toi, un matin, sans qu’on ait déjeuné. 28.03 J’ignore aujourd’hui encore de quel degré d’insouciance et de gravité, de quelle science du complexe et du simple, de quel besoin de silence et de quelle envie de parler, de quelle poignée de minutes et de combien de vies j’ai besoin pour écrire un poème…

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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