Capsule No 189 - 12 Mars 2018 - 5:23 - mp3 - bio

Christine Van Acker nous lit un extrait de La dernière Convocation, paru aux éditions Cactus Inébranlable.

Aujourd'hui est le jour de ma dernière convocation. Je suis à l'heure. Je me suis habillée correctement, sans trop de chichis. Mes vêtements, pour la plupart achetés en seconde main, n'en ont pas l'air. Aussi, lorsque je sors de chez moi, je puis me mêler indistinctement aux autres personnes, celles qui sont sous contrat d'emploi, les indépendantes, les fonctionnaires, les pensionnées, les étudiantes, les écolières, les mères... M'accompagnent mes fantômes qui, à leur tour, vont se mêler aux fantômes des autres dans une belle et invisible conversation d'ancêtres. Rien, dans mon apparence, dans mes attitudes, ne pourrait faire penser que je suis actuellement, comme vous avez décidé de me le faire croire, une demandeuse d'emploi. Ce n'est pas la première fois que je me rends à l'une de vos convocations. La dernière m'a laissé un sentiment de malaise. La personne qui m'avait reçue, un homme d'une trentaine d'années, très aimable (vous l’êtes toujours, dans un premier temps), restait caché dans son costume, sa cravate un peu trop serrée, le raisonnement étriqué dans une procédure qu'il lui avait fallu assimiler, et qu'il connaissait par cœur à force d'enchaîner, quart d'heure après quart d'heure, les convocations. En l'écoutant, j'ai pensé aux multiples réunions, aux formations auxquelles il avait certainement dû participer afin qu'il soit préparé à nous recevoir, nous les convoqués. Adaptable, il devait faire siennes les nouvelles circulaires ministérielles en de perpétuelles remises à niveau. Je n'aurais pas aimé être à sa place. Enviait-il la mienne ? Il m'a invitée à m'asseoir, déjà prêt à amorcer l'enchaînement des formalités d'usages menant à un soi-disant contrat que nous allions conclure l'un et l'autre, attendant ma signature au bas de ce qui me sembla un pacte aux effluves sulfureux. Il n'eut aucune considération pour mon parcours professionnel, long d'une bonne trentaine d'années. Trente ans, déjà ! Comme le temps passe vite quand on fait ce qu'on aime. Mais, l'objectif de la convocation n'impliquait pas de s'intéresser à ce que la main des années avait buriné, modelé chez moi, laissant apparaître un savoir-faire en adéquation avec un savoir-être, l'un s'alimentant de l'autre dans un bel équilibre énergétique. En d'autres sociétés, notre différence d'âge aurait mérité une forme de respect, voire d'admiration pour l'aînée. Or, sa principale recherche, assez simple en soi, ne tenait aucunement compte de l'étendue d'un passé bien rempli. Seul importait le nombre de contrats prestés en une année. N'était-il pas au courant de la situation et du fonctionnement des artistes ? Avait-il besoin d'une formation, encore une, à ce sujet ? Peut-être cela lui aurait-il ajouté trop d'heures de travail, heures à récupérer par la suite ? J'avoue n'y rien connaître en « heures récupérées » ; mes heures, depuis mon premier souffle, s'écoulent et ne se rattraperont jamais. Quant au treizième mois, n'en parlons pas. Je ne viens pas à cette convocation parce que vous m'y contraignez, ni parce que – je le sens bien – sous vos précautions d'usage vous me menacez de sanction. J'ai passé depuis longtemps l'âge des punitions. Lorsque j'étais enfant, je ne me souviens que d'une fessée, injuste d'ailleurs, non parce que je n'étais pas sage mais parce que je ne courais pas assez vite et que nous risquions de rater le train. Entre les mains de mes parents, je m'envolais. Leur fessée ressemblait plus à une claque ferme sur la croupe d'un bon cheval. Leur éducation était stricte, mais sans menaces. Je ne viens pas à cette convocation parce qu'elle est obligatoire ; je m'y rends, le pas léger, avec des choses à vous dire. J'aurais pu ne pas venir au rendez-vous, ne pas faire une heure de route jusqu'en vos bureaux, plus une heure pour le retour, profiter de ce temps capturé à mon travail de créatrice pour baguenauder, cultiver mon potager, visiter une amie. Nous en serions restés là, chacun de notre côté. Vous m'auriez envoyé d'autres lettres, de plus en plus précises, cassantes, oublieuses des premières fois courtoises, lettres d'une rupture à venir, lettres définitives dans lesquelles vous auriez espéré un revirement de ma part. Je préfère rompre la première. J'ai cette fierté. Christine Van Acker (La dernière convocation, extrait)

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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