Capsule No 190 - 19 Mars 2018 - 3:51 - mp3 - bio

Lisette Lombé nous lit « Asma » un extrait de Black Words, paru aux éditions l’Arbre à paroles.

Asma... Rappeuse braise aux rimes panthères Armée d'un feu qui ne guerroie Qu'aucune noirceur ne désespère Et que n'épuisent nos désarrois C'était un 14 mars. Je lui ai dit : J'ai honte de toi. A compter de ce jour, tu n'es plus ma fille. Tu n'existes plus pour moi. Je lui ai dit ça comme on tranche dans la gangrène, avec l'oeil dur et le geste inhésitant de ceux qui sont intimement persuadés qu'une vie amputée de sa sève vaut toujours mieux que n'importe quel néant. J'ai attendu les cris, j'ai attendu le coup de poing sur la table. Mais elle n'a rien dit. Strictement rien dit. C'était un 14 mars. Le lendemain ma fille a pris un avion pour la Turquie, en compagnie d'un garçon prénommé Anouar. Le corps de ce garçon vient d'être retrouvé à cinq kilomètres au nord de Raqqa, en Syrie. Pas celui de ma fille. Aucune trace de ma fille, Aucune trace du corps de ma fille Est-ce que vous vous êtes déjà demandé ce qu'il advient d'une adolescente idéaliste entourée de montagnes, de bourgades en ruine et d'hommes, aiguisés au combat ? Asma... Il aura donc fallu cet insensé périple pour que j'entende enfin sa voix ! J'ai lu tous ses textes. A rebours, ses poèmes ; à rebours ses chansons, à rebours ses brouillons. J'ai lu tous ses textes. J'ai lu que j'étais un mouton camisolé tournoyant dans ses quatre mètres carrés de cuisine jusqu'à l'anesthésie de sa sous-citoyenneté. J'ai lu que le déshonneur ce n'était pas de monter sur scène Que le déshonneur c'était d' élever ses enfants dans la peur de la lumière. Que le déshonneur c'était de briser des jeunes ayant fait le choix du grand renversement de la quotidienneté J'ai lu que le déshonneur c'était moi, maman d'Asma… Rappeuse braise aux rimes panthères Armée d'un feu qui ne guerroie Qu'aucune noirceur ne désespère Et que n'épuisent nos désarrois Je voudrais que ma fille me revienne Même radicalisée jusqu'à la moëlle Même fichée, même déchue de tous ses droits Je voudrais que ma fille me revienne Même transhumante, Réfugiée parmi les réfugiés Parquée comme un animal à la semelle de l'Europe Trempotant dans le sang des premières règles, des premières fois Des fausses couches et des vrais coups Qu'elle me revienne Même abîmée, même suintante Qu'elle me revienne Même nue, même rampante La serrer tout contre moi Même dans un sac, même dans une boîte Qu'elle sache qu'elle avait raison Pour l'inépuisable beauté du monde Pour l'humanité qui ne renonce en personne Pour l'amour, pour la révolte Pour la magie et pour l'exil La serrer tout contre moi Même dans un sac, même dans une boîte Et lui demander, lui murmurer, lui chuchoter Pardon

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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