Capsule No 191 - 30 Mars 2018 - 5.27 - mp3 - bio

Astrid Chaffringeon nous lit un extrait de Chambre avec vue , paru aux éditions éléments de langage.

Peut-être qu’il ne m’en faut pas beaucoup pour m’émouvoir. Peut-être qu’il ne m’en faut pas beaucoup pour m’émouvoir, mais ce jour-là je suis tombée amoureuse d’un tombeau à flanc de montagne. Une sépulture avec une vue plongeante sur les flots. Entendez-moi bien. Je n’étais pas exactement dans mon état normal, et mal accompagnée de surcroît. Nous venions d’effectuer deux heures de route sur les lacets d’une montagne posée dans la mer sans nous arrêter une seule fois pour en admirer la vue ou humer l’air marin aux prises avec les senteurs des pins. Il fallait se dépêcher, voyez-vous, parce qu’il avait un match ou une urgence de ce genre à honorer en fin de journée. Je m’étais réjouie, moi, de faire ce petit tour du coin qui nous sortirait de la routine des vacances : lever tardif, longue léthargie sur la plage, animation à l’heure de l’apéro, fièvre des soirées en boîtes. Je m’étais réjouie mais ce n’était pas partagé. Comme d’habitude il avait tout gâché par sa mauvaise humeur, son empressement à expédier ce petit tour en si peu de temps. Et là, soudain, au détour d’un virage, ce qui m’avait d’abord semblé être une habitation par sa couleur ocre, sa taille et le soin apporté au jardin qui l’entourait, pins parasols, pins de Toscane, oliviers et lauriers roses, cette demeure élégante dont deux escaliers rejoignaient la porte principale, avait surgi du maquis comme le mirage mérité de deux heures à le supporter. Surprise, je m’étais exclamée sans mot dire. Juste un son aspiré vers l’arrière comme une bouffée d’air, le ventre rentré et la cage thoracique comprimant les poumons. Lui n’avait rien exprimé et s’était arrêté presque aussitôt -c’est lui qui conduisait- devant le bar du village attenant, pour fumer une cigarette et boire un café. Sans même envisager autre chose -à l’époque j’aurais dit sans même le calculer-, j’avais entrepris de grimper les marches qui menaient au sommet du village pour retrouver la vision qui m’avait tellement bouleversée. Comprenez-moi, cela faisait déjà un mois que la seule vue de notre chambre était le local à poubelles du bar au-dessus duquel nous dormions. Nous devions nous estimer heureux d’avoir ça rien que pour nous deux, nous disait-on. Le matin en me levant, je cherchais des yeux la mer (pourquoi atterrir ici autrement ?), et, en regardant par la fenêtre, j’étais partagée par une cruelle envie de mourir et une rage pire que de dents. Bref, j’ai grimpé presque en courant les cent-quarante-sept marches -en y repensant si je pose ce chiffre spontanément, sans vraiment savoir s’il y en a absolument plus, moins ou autant, c’est parce que c’est exactement celui des marches pour atteindre le sommet de la statue de la Liberté, à New York- qui menaient au belvédère indiqué depuis la place du Café. Et c’est là que j’ai vu la mer. Nous sommes bien d’accord, cela faisait plus de deux heures maintenant que je voyais la mer sur le côté, en contrebas et tout devant, à perte de vue, dans toute la splendeur de ses manifestations. J’étais déjà habituée à la mer depuis un long moment, mais là elle était tout autrement. J’ai eu l’impression que je l’avais déjà vue là, la mer. Posée comme ça, devant une tour génoise -fier mamelon pointant vers le ciel- comme accueillant le corps d’une femme au réveil. Un corps frémissant et ondulant sous le poids des collines et sous la caresse de tous ces verts, du plus acide au plus tendre, sous toutes ces feuilles d’arbres, ces épines de pins, ces aiguillettes d’oliviers. J’y ai vu mon corps posé là à contempler pour l’éternité la mer, ses promesses et ses secrets, sa redoutable fraîcheur, son écume insolente. Et le tombeau que je prenais encore à ce moment-là pour une demeure–j’ai eu vent plus tard qu’à ce stade de déploiement architectural, on pourrait employer le terme de mausolée mais je ne sais pas pourquoi ce mot me fait penser au relations douteuses et malsaines entre la France et l’Afrique et je n’aime pas ça, assurément, du coup on va rester sur tombeau, n’estce pas- la regardait, la mer, caché dans son jardin-écrin, ses dômes en ardoises brillant joliment sous le soleil, mais sans en faire trop, sans se faire remarquer car ce ne serait pas convenable, pour un tombeau, de se faire remarquer, et même si à ce moment-là, je ne le savais pas encore, je voyais bien que cette maison avait quelque chose que d’autres n’ont pas. Comme une présence à l’intérieur. Un silence plus épais qu’un son entre deux époques.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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