Capsule No 81 - 16 Mars 2014 - 03:18 - mp3 - bio

Marie Darrieussecq nous lit un extrait de Il faut beaucoup aimer les hommes (POL, 2014). Des extraits du livre sont disponibles ici.

On prend la mer et on atteint un fleuve. On peut prendre un avion, je ne dis pas. Mais on atteint un fleuve et il faut entrer dans le fleuve. Parfois il y a un port, et des grues, des cargos, des marins. Et des lumières la nuit. Un port sur la part de delta habitable. Ensuite, il n’y a personne. Seulement des arbres, à mesure qu’on remonte le fleuve.


Le début est comme une entaille, elle ne cesse de revoir le début, net et tranché dans sa vie, alors que ce qui suit semble monté à l’envers, ou coupé, ou dans le désordre.

Elle l’a vu, lui et seulement lui. À une soirée chez George. La plupart des invités étaient là, mais elle a pénétré dans un champ magnétique. Une sphère d’air plus dense qui les excluait tous. Elle était silencieuse. Sa présence la rendait silencieuse et seule. La voix lui manquait : elle n’avait rien à dire. Un champ de forces irradiait de lui, palpable, éblouissant, le souffle d’une explosion fixe. Elle était traversée par une onde qui la désintégrait. Ses atomes étaient pulvérisés. Elle était suspendue et déjà elle voulait ça : la désintégration.

Il était vêtu d’un manteau étrange, long, d’un tissu fin et fluide. Il ne la regardait pas. Il regardait le bas de la ravine, les lumières de Los Angeles. Il portait sa lourde tête sombre comme si cet effort l’occupait tout entier. Comme si de tous les humains présents il était seul à avoir conscience de ce fardeau qu’est une tête. Dans le contre-jour des lanternes ses cheveux longs lui creusaient une profonde capuche et sa silhouette longiligne avait quelque chose de monacal. L’intensité du champ de force devenait telle que l’un d’eux – elle – formula quelque chose, sur la douceur ou George ou ce qu’ils buvaient ; et il y eut comme une respiration. Le brouillard blanchissait la nuit, une poudre d’eau se formait sur eux. Il lui roula une cigarette. Leurs mains ne se sont pas touchées, mais le champ de force s’est resserré si brutalement que la cigarette a flotté, est passée entre eux sans qu’ils sachent comment, dans l’espace vibrant et bourdonnant. Il a cherché du feu en pantomime dans le noir, dans les poches sans fond de son manteau. Il n’en avait pas – si – la flamme a jailli. Elle a brûlé ses cheveux en s’approchant de trop près et elle a ri, à tort, puisque déjà il exigeait d’elle, en silence, le plus grand sérieux. Elle a aspiré une bouffée, et elle a fait surface, une dernière fois.

Puis elle a plongé au cœur du monde, avec lui, dans le champ de force, dans le brouillard qui engorgeait Laurel Canyon, dans le bonheur total, opaque et blanc, le bonheur qui désintègre.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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