Capsule No 95 - 15 Septembre 2014 - 05:14 - mp3 - bio

Alain Lallemand nous lit un extrait de Ma plus belle déclaration de guerre

(Editions Luce Wilquin, 2014).

À chaque réception d’une nouvelle salve de missiles, il semblait que la guerre entrait dans cette chambre via son sol de béton armé, par cette vibration sauvage et démesurée que les explosions transmettaient aux deux rives de la ville, jouant à éveiller les immeubles les plus pesants, les forçant le temps d’une brève onde de choc à une micro-apesanteur, à une impensable mobilité des immeubles. L’homme, la poitrine irrépressiblement écrasée contre le linoléum, percevait les spasmes intimes de la ville avec d’autant plus d’acuité que son propre coeur s’était mis en attente, semblait incapable de battre lorsque la cité était traversée d’une douleur renouvelée. Trois battements de coeur, un spasme né du sol, trois battements à nouveau, puis de nouvelles attaques, une ville arquée sous la torture, brûlée au défibrillateur de la guerre, enfin un silence en suspension. Le coeur de l’homme repartit. Soudain s’élevèrent de terre, du niveau de ces roches gisant bien en dessous du désert et de l’assise du fleuve, comme surgis d’un antre profond, forgés au coeur des bunkers les plus secrètement enfouis, les obus de la défense anti-aérienne. L’heure était au contrefeu. Aux commandes de cette riposte attendue, l’organiste faisait donner à plein les instruments de sa rage militaire, les tuyaux les plus graves, jouant sans génie la puissance pure dans un registre d’auto-anéantissement. Désormais, la guerre était bien là, avec ses deux premiers rôles, ses deux harmonies concurrentes, l’une au ciel, l’autre en sous-sol et, prise en étau, une fourmilière humaine à ras de terre. Fourmi parmi d’autres, l’homme se risqua à un regard en direction de la fenêtre. (…) C’est alors que surgit cette boule de feu que nul n’avait vu venir, une déflagration si proche que la lumière, le son, le choc submergèrent d’un même assaut les sens de l’homme couché. Si l’oxygène n’avait disparu, si le coeur ne s’était arrêté, il aurait pu ressentir au même moment, sans effet retard, l’odeur de l’explosif mêlé de béton pulvérisé, ces senteurs de boiseries et vernis calcinés, ce fumet douceâtre de mort diffusé par l’explosion de l’immeuble voisin. Dans le huis clos de sa boîte crânienne, la tête dissimulée sous les avant-bras, l’homme de l’art se recomposa mentalement. Jambes, bras, genoux, mains, pieds… Aucun signal de douleur ne remontait au cortex, le lobe pariétal était aux aguets, mais sans message conscient à transmettre. Il se découvrait indemne. Quoique. Un petit éclat métallique s’était fiché au plafond, et tant l’espace de cette chambre que l’homme prostré au sol avaient ressenti son souffle. C’est parce qu’il avait isolé parmi d’autres cet infime déplacement d’air capté par ses cheveux que l’homme se mit à chercher la confirmation d’un intrus métallique, un quelconque impact dans le plâtre de l’immeuble. La signature zébrée mais discrète ornait le plafond du lit. Durant le reste de son séjour, cette cicatrice marquée dans la chaux lui serait le rappel lancinant de la fragilité biologique d’une existence, un nombre limité de litres de sang, une masse dérisoire de matière cervicale, un coeur unique animé de la pulsation délicate d’un rouge-gorge.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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