Capsule No 96 - 22 Septembre 2014 - 10:43 - mp3 - bio

Véronique Biefnot nous lit, en duo avec Francis Dannemark, un extrait de Là où la lumière se pose (Héloïse d’Ormesson, 2014).

Véronique Biefnot, Là où la lumière se pose (Héloïse d’Ormesson, 2014)

Une fois la lourde porte refermée, l’obscurité se fit quasi totale. Le couloir d’accès vaguement aménagé descendait en pente douce. Ils allumèrent leurs lampes frontales et le petit groupe se structura pour la progression. Après quelques minutes de marche, Simon vit avec appréhension les parois du boyau se resserrer. Bientôt, il ne fut plus possible de cheminer côte à côte, ils durent progresser en file indienne.

Ils devaient à présent baisser la tête. Certains passages, encombrés de roches, les forçaient à l’agenouillement, au respect, à l’humilité. Un salut obligatoire pour pénétrer dans ce sanctuaire naturel. Plus rien ne semblait façonné par l’homme, des volutes de pierre s’enroulaient autour d’eux, parois froides aux courbes émoussées. Parfois le tranchant d’une arête plus jeune, pas encore érodée, se faisait sentir à travers la double épaisseur des combinaisons.

Simon serra les dents, s’efforçant de franchir les obstacles humides sans déraper. Il commençait à voir la pertinence de l’équipement qu’on leur avait imposé : sans leur solide protection, il se serait déjà douloureusement écorché.

Plus ils progressaient, plus le sol était trempé. Ce qui, au point de départ, n’était qu’un mince filet d’eau courant sur les parois se transforma rapidement en nappe liquide, qui sourdait de la roche, puis dégringolait, face à eux, du couloir central. Brutalement, alors qu’ils s’étaient laissés glisser le long d’un dénivelé, l’eau jaillit d’un couloir latéral, envahissant leur galerie à gros bouillons. Ils devaient maintenant lutter contre le courant, tendre le cou pour maintenir la tête hors de l’eau. Il ne restait plus qu’une cinquantaine de centimètres entre le niveau de l’eau et la voûte du passage. Moitié marchant, moitié nageant, ils parvinrent à faire le reste du trajet, tantôt aveuglés par les remous boueux, tantôt submergés par l’eau courante.
Enfin, une vague lueur se dessina devant eux.

L’obscurité du passage se teintait de lueurs verdâtres, jouant sous l’eau et se répercutant en faisceaux éclatés sur les parois. Ils approchaient de la sortie ! À présent, leurs têtes heurtaient la paroi, vingt centimètres au- dessus d’eux. Un léger courant d’air leur caressait le visage. Un enchevêtrement de branches et de racines laissait deviner le jour, le bleu du ciel, limpide. Le niveau de l’eau grimpant sans cesse, il fallut plonger pour gagner la sortie. Empêtrés dans leurs lourdes combinaisons, ils se démenèrent pour passer sous les entrelacs végétaux et se jeter, à bout de souffle, sur les rochers bordant la rivière.

Grégoire et Laurence avaient hissé Céline dans l’herbe, le bas de son pantalon était maculé de rouge. Il fallait sans tarder la conduire à l’hôpital le plus proche. Naëlle fixait intensément le chantoir, presque disparu sous les grondements de l’eau. Simon n’apparaissait pas. Pourquoi ne sortait- il pas ? Il était bon nageur, elle l’avait perdu de vue un moment, mais ne s’était pas inquiétée. Elle aurait dû l’attendre. Les secondes passaient, insupportables.
La rivière se fracassait contre la paroi rocheuse, ne laissant plus deviner l’ouverture vers la grotte. Sans dire un mot, Naëlle avait commencé à se déshabiller.
Elle jeta au loin son casque et ses bottines, arracha les deux combinaisons. Bernard, la ceinturant, tenta de la retenir. D’un rapide coup de coude, le bras replié, elle atteignit l’estomac du guide, se dégagea et plongea dans l’eau tumultueuse. Il fallait faire vite, c’était une question de secondes.

Où était Simon ? Sans lampe, elle devait se guider en suivant les parois. Combien de temps pourrait- elle tenir en apnée ? Le temps qu’il faudrait, elle tiendrait le temps qu’il faudrait ! Une bifurcation sous ses doigts, une autre galerie vers la gauche… Il avait probablement dévié par là. Les yeux inutilement écarquillés, luttant contre le courant, elle se heurtait aux parois. Sa poitrine flambait, les poumons brûlants, elle devait lutter pour ne pas ouvrir la bouche et aspirer cette eau boueuse. Avec l’énergie du désespoir, elle tendait au maximum les jambes et les bras pour atteindre ce qui pouvait se trouver là, dans ce bouillon argileux.

Enfin elle heurta quelque chose. Du tissu, une manche, un bras, c’était lui, lourd, inerte. Elle l’attira à elle. Où puiser la force de le porter ? Relevant la tête, le cou tendu, elle trouva enfin une minuscule poche d’air qu’elle aspira avidement. Il fallait faire le trajet en sens inverse en tirant Simon derrière elle. Pas d’alternative. Pas un instant elle n’imagina l’abandonner là. Pas un instant elle ne se dit avoir le choix. Sa vie serait avec lui ou ne serait pas. Il était venu la chercher loin, si loin déjà. Il avait donné un sens à son existence, c’était à elle aujourd’hui de le ramener à la surface.

Où était la lueur du jour ? Par où se diriger ? Elle sentait son esprit s’asphyxier, ses membres s’engourdir. L’envie d’abandonner la lutte la gagnait. Non, il ne fallait pas. Elle ne pouvait pas. Au moment où son corps, à bout, glissait lourdement au fond de l’eau glacée, elle sentit un contact doux, chaud, contre sa joue, qui l’obligea à relever la tête. Une lumière opalescente flottait autour d’elle, un regard noir, profond, confiant était rivé dans ses yeux, lui communiquant sa force. En un éclair, elle vit défiler des bribes de ses voyages chamaniques. … Le cerf ! L’un de ses trois animaux de pouvoir. Esprit salvateur qui, déjà, lui avait montré la voie du souvenir. C’était lui, il était revenu la chercher ! La soulevant sur son échine, l’animal chimérique, nimbé de clarté, lui montrait la voie. Plus la force, plus moyen d’avancer… Ce poids mort au bout de son bras lui arrachait l’épaule… De l’aide… À l’aide !

Un dernier sursaut.
Ramener Simon.
Se projeter à la suite de l’étrange vision.
Heurter la paroi à présent envahie de végétaux.
S’accrocher aux racines qui courent sur la voûte.
Ne plus sentir la douleur ni le feu dans sa poitrine.
N’être que cette énergie, entièrement tournée vers son but.
Les branchages barraient la sortie, le corps de Simon s’y empêtrait.
Les arracher rageusement.
Enfin le ciel, enfin l’air qui emplit les poumons.
Ramener Simon vers la surface, le ramener vers la vie.


Francis Dannemark, Aux anges, Robert Laffont, 2014

Doucement, tout en prenant dans sa main la main de sa petite fille, la jeune femme appela son chat. Qui la regarda mais ne bougea pas d’un poil.
— Je crains qu’il ne soit pas d’accord pour s’en aller seul, dit Emiliana à la jeune femme, qui eut un sourire d’acquiescement un peu gêné.
— Pour ma part, je serais heureuse que la chatte vous accompagne, ajouta la comtesse. Ce n’est pas une vie, dormir seule, et encore moins sur un billard.

Lorsque Simon Bersic, sa compagne, les deux enfants et les deux chats eurent pris place dans la voiture, Emiliana, Benny, Pierre et Florian s’installèrent à nouveau autour de la table.
— Drôle de couple… fit Pierre. Si lisse, comme sorti des pages d’un magazine… Et pourtant, il y avait quelque chose dans leur regard…
— Oui, dit Florian. Une étrange densité. Un moment, j’ai vraiment eu envie de les photographier. Mais pas habillés comme ça. Sans les masques.
— Les gens ne sont pas souvent ce que l’on croit, dit Emiliana. Et leurs vêtements sont parfois des camouflages. On le sait bien, et on l’oublie quand même souvent…


Véronique Biefnot, Là où la lumière se pose (Héloïse d’Ormesson, 2014)

« Je crains que votre chat ne soit pas d’accord de s’en aller seul, dit Emiliana. Pour ma part, je serais heureuse que la chatte vous accompagne, ce n’est pas une vie de dormir sur un billard.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Elle ne me l’a pas dit. Peut-être attendait-elle que vous lui donniez un nom ? »
Au moment du départ, Simon saisit tout l’intérêt du nouveau break : Lucas et Lili avaient juste assez de place sur la banquette arrière pour y accueillir le couple de félins amoureux. Jamais Naëlle n’avait ressenti une telle joie, trop immense pour se laisser exprimer dans un seul sourire. Simon l’avait compris qui lui rendit son regard, des étoiles pleins les yeux.
Plutôt que de rentrer directement à la maison, il leur proposa alors un détour par la mer pour la montrer à Lili qui ne l’avait jamais vue. Ils trouveraient bien un petit hôtel en route pour y passer la nuit. Ils éteignirent la radio et tout leur répertoire de chansons françaises fut joyeusement massacré par leur chœur enthousiaste. Lili, qui ignorait les paroles, en inventait de bien plus drôles. À un moment, elle s’arrêta et, le doigt en l’air, s’écria :
« Lux !
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Lux… c’est le nom pour la chatte !
— Lux… Lumière ? Oui, c’est un joli nom. Comment tu connais ce mot, Lili ?
— C’était une chanson… « Lux fugit », la seule que j’aimais chanter quand j’étais là-bas, chez les autres, ceux qui me gardaient avant que tu viennes me chercher. »
Alors, Lili, Lucas, Simon, Nicolas, Lux et Naëlle roulèrent jusqu’à la mer.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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