Capsule No 98 - 6 Octobre 2014 - 06:05 - mp3 - bio

Mathilde Alet nous lit un extrait de Mon lapin

(Luce Wilquin, 2014).

L'arrivée est dure quand on n'a rêvé que du départ. Ville grise, quartier excentré, rue désertée. Olympe gare la voiture devant un bâtiment en béton strié de minuscules fenêtres. On se croirait au siège local des impôts. Olympe a l’humeur joyeuse de qui arrive à destination sans encombre. Elle ne manquera pas de dire ce soir à Michel : la sortie centre, c’était une excellente idée. Un linoleum bleu-gris tâché d’auréoles jaunâtres recouvre le sol du long couloir au premier étage. Une puanteur de fromage de chèvre rance nous saisit les narines. Nous ne croisons personne, à part une grosse fille blonde à tresses avec un bol de corn-flakes dans les mains. Elle marmonne un salut peu engageant auquel je ne réponds pas. Ce n'est pas le studio-kitchenette de mes rêves, mais une terne résidence étudiante. Pas de micro-ondes dans la cuisine commune, mais huit plaques électriques et pour chacun un casier dans l'armoire et une demi-étagère dans le frigo. Dans ma chambre, pas de clic-clac, mais un lit simple en contreplaqué de type « pin », en accord avec l'armoire et le bureau. Olympe s'émerveille : c'est drôlement sympa, cette cuisine collective, tu vas pouvoir faire ta popote et manger avec les autres. La chambre est bien, c'est vrai, tu as tout ce qu'il te faut. Et tu as une belle vue sur la cour, regarde. Elle s'assied sur le lit en remuant pour tester le matelas, ouvre la fenêtre, propose de déplacer un peu le bureau pour avoir plus de lumière, farfouille dans l'armoire.
- Ah, par contre il n'y a pas de cintres, tu en as amené ?
- Non, j'y ai pas pensé.
- On pourrait aller en acheter maintenant, j'ai vu qu'il y avait un genre de supérette ouverte au début de la rue.
Je me fous des cintres. Je suis triste comme un dimanche de bruine. Quelque chose m’a échappé. Oh, pas grand-chose, une broutille, un détail. J’ai simplement oublié que partir implique d'arriver ailleurs. Et je ne suis pas sûre d'avoir l'énergie pour ça. Apprendre des noms de rues et des noms de gens, dévaler les escaliers, dire mon casier, mon étage, ma chambre. Peu importe qu'elle ne soit pas très belle, fonctionnelle et sans cintre. Elle sera ma chambre quand je connaitrai son odeur et chaque tache sur le linoleum et le grincement de la chaise de bureau, quand ses murs crème et sa lumière jaune m'apaiseront du réconfort de l'habitude. J'ai envie d'être seule.
Olympe a renfilé son manteau et secoue son parapluie.
- Je crois qu'il pleut à nouveau.
Dehors, elle ne trouve plus rien à dire. Nous sommes arrivées depuis moins de deux heures. Je me demande quel est le délai raisonnable à décompter dans ma tête jusqu'à son départ.
- Bonjour, nous cherchons des cintres pour la chambre d'étudiante de ma fille.
- Ah, votre fille vient étudier ici. Vous allez voir, mademoiselle, c'est une ville très agréable pour les étudiants. Nous avons des cintres au fond du magasin, à côté des lessives.
Ce sont des cintres en plastique aux coloris pastel saumon ou vert d'eau, recouverts d'une couche de poussière devenue crasse poisseuse avec le temps.
- Ils sont très bien ces cintres. On en prend cinq de chaque couleur ?
- Ok.
- Il faudra peut-être que tu les passes à l'eau chaude pour faire partir la poussière.
- Ok.
Le type de la supérette emballe les cintres et me les tend avec un large sourire. Olympe et moi repartons. Les semelles en caoutchouc de ses baskets, c’est plus pratique pour conduire, ne font aucun bruit sur le trottoir gris. Seuls mes talons claquent d’un tac-tac-tac solitaire. Nous parcourons à nouveau le long couloir au sol mou, passons devant la cuisine désertée par la grosse fille blonde à tresses. J’aperçois une moue grimaçante traverser le visage d’Olympe. Elle ne trouve aucun mot pour détourner notre attention de la puanteur de fromage de chèvre rance.
De retour dans la chambre, Olympe se détend. Avec les cintres en plastique, me voilà équipée. Elle les dispose dans l’armoire de type pin en alternant les couleurs, un saumon, un vert, un saumon, un vert. Elle fait un pas en arrière et contemple le résultat avec l'air satisfait du devoir accompli. Le décompte dans ma tête touche à sa fin. Olympe va repartir d’un instant à l’autre. Elle dira bon, frottera ses mains sur ses cuisses, rassemblera ses affaires, le sac du pique-nique, la carte routière. Elle me fera une bise rapide sur chaque joue, refermera la porte derrière elle. Ses baskets ne feront aucun bruit sur le linoléum. J’entendrai encore un bruit de moteur. Et puis je serai seule, dans ma nouvelle chambre. D’Olympe restera une faible odeur rassurante de Chèvrefeuille pendant quelque minutes et, dans l’armoire de type « pin », des cintres en plastique verts et saumon.
- Bon.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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